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L’annonce récente selon laquelle l’Armée Suisse a opté pour Microsoft 365 pour certains de ses besoins informatiques est l’une de ces décisions qui prêtent à réflexion. Dans un monde où la souveraineté numérique est un enjeu crucial, ce choix est encore plus aberrant.

Je m’énerve pas, j’explique

Sur les réseaux, comme LinkedIn ou Mastodon (venez sur masto, on y est très bien), les acteurs du numérique se sont penchés sur le problème pour se faire envahir par des commentaires de Fan boys Microsoft, aux réponses parfois surprenantes. Alors, comme répondre à chaque commentaire c’est trop, Sébastien Piguet et moi-même avons décidé d’y répondre plus globalement ou à vous donner les éléments pour y répondre sans s’énerver, et ça va pas être simple.

Car, oui, les conséquences pour la souveraineté numérique du pays sont loin d’être anodines. Si même l’Armée Suisse, qui est censée avoir les plus grandes exigences en matière de souveraineté et un budget conséquent pour la garantir, renonce à envisager d’autres solutions que celles proposées par les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft). Qui va s’en donner la peine ? Ce renoncement de la part d’une entité séculaire centrée sur la mission de sécurité et de souveraineté… Sérieusement ? Et les Fan boys se gaussent: “Il n’y avait pas d’autres choix!”. Ben voyons…

Fanboy 1: “Les solutions libres ça n’existe pas”

Des solutions libres et open source existent bel et bien, pour les suites bureautiques que ce soit sur desktop ou les serveurs. Vous en voulez?

Et ça m’a pris 5 minutes pour faire la liste !!

Ces solutions ne seront pas nécessairement moins coûteuses, mais au lieu de verser un tribut aux suzerains GAFAM, qui ira dans leurs poches à l’autre bout du monde, elles offrent la possibilité d’engager des compétences locales, de former des experts sur place et de soutenir les entreprises suisses. Vous savez: ceux qui payent des impôts ! Et qui, accessoirement permettent aux gouvernements, aux services publics, aux services sociaux, etc. de fonctionner et à nos infrastructures d’exister: comme, par exemple, l’armée… (ou les routes, les retraites, les hôpitaux, des petits trucs de peu d’importance). Laissez, j’explique…

Fanboy 2: “le libre c’est pas pro”

Ironiquement, il faut rappeler ici que les solutions cloud ou desktop proposées par les GAFAM et d’autres acteurs reposent sur des briques libres et des serveurs open source. Microsoft et ses Fan boys aiment donner leurs parts de marché pour démontrer leur pouvoir. Mais ce pouvoir est une illusion car les statistiques se limitent à leurs parts de marché dans le domaine des ordinateurs de bureau. Mais bizarrement pas les serveurs, véritables piliers de l’infrastructure numérique, qui sont largement dominés par Linux. En 2020, Microsoft Azure a révélé que 60 % de ses plateformes vendues à ses clients MIcrosoft tournaient sous Linux. Même au royaume des Fan boys, Linux et le Libre sont rois!!

Si on quitte les ordinateurs de bureau, ça devient plus amusant. Les 500 supercalculateurs les plus puissants au monde fonctionnent avec des distributions Linux, les GAFAM n’ont jamais pu tenir la distance, je ne parle des ingénieurs du CERN qui doivent bien rigoler en lisant les commentaires des Fan boys. De plus, environ 80 % des serveurs dans le monde tournent sous Linux. Et les Fan boys continuent: “Mais les serveurs c’est réservé aux geeks qui ont du temps à perdre, qui ne connaissent rien à la cybersécurité, LOL” Vous ne savez pas ce qu’est un serveur ? C’est ces machines qui font tourner ce petit truc, pas très important, que personne n’utilise: INTERNET. Sans parler de tous les systèmes embarqués, des guichets automatiques aux équipements médicaux et scientifiques. Bref tout ce qui ne doit/peut pas tomber en panne, parce que le contrat ne signifie pas avoir la maîtrise du logiciel !! Comment ça je m’énerve, pas du tout !!

Fanboy 3: “c’est un choix stratégique”

Les solutions non-libres ne sont pas appelées privatrices pour rien. Car l’emprisonnement qu’implique le choix des GAFAM est bien réel mais aussi très insidieux.

En privant le commanditaire de l’accès au code source (recette de fabrication d’un logiciel), ils peuvent changer les règles du jeu d’une licence à l’autre, au gré de leurs humeurs et de la tronche du client, le rendant impuissant, prisonnier, privé de ses libertés. Il est le pantin et ses données: le contenu qu’il crée, les archives qu’il garde par obligation ou nécessité, en sont les ficelles. Du coup les accès au coeur de ce pourquoi on a acheté un ordinateur sont disponibles uniquement au bon vouloir d’un acteur étranger, dépendant le plus souvent de lois étrangères. Il peut fermer ses portes, modifier les conditions de la licence jusqu’à les rendre intenables, interdire le logiciel dans une zone géographique, abandonner une fonctionnalité du jour au lendemain, ou simplement modifier le code et son fonctionnement et même le faire à distance.

En plus dans le cas d’une solution cloud comme Microsoft 365, ils sont chez eux, c’est l’utilisateur, l’intrus. Enfin la pauvre interopérabilité, autrefois un pilier de la technologie, devient un privilège que ceux qui ont maintenant colonisé votre informatique vous accordent.

Ceux qui optent pour la prison dorée d’aujourd’hui, avec ce type de solutions, au service publicitaire bien rodé, enferment inévitablement les générations futures dans une dépendance informatique. En revanche, ceux qui font le choix de la liberté et de l’indépendance ouvrent les portes du choix pour eux-mêmes et mais aussi pour leurs successeurs.

Un peu trop complexe ? J’explique: si je suis l’armée et que je construis des locaux, je veux avoir la clé et les plans: pas me faire ouvrir la porte à distance par un acteur privé à l’autre bout du monde… et ce serait logique de faire de même avec son informatique !

Fanboy 4: “C’est eux les meilleures”

Alors, au lieu de se payer des produits américains ou chinois, comme des fashionista achetant la dernière marque à la mode, la Suisse devrait plutôt prendre exemple sur ce qui a permis à ces pays d’avoir cette position. On devrait investir massivement non seulement directement dans le domaine par l’intermédiaire de développements internes, partagés, ajoutés à des développement et commandes externes, mais ou le code est au main du commanditaire. Et bien sûr, promouvoir et soutenir les entreprises locales qui bizarrement sont tellement à la traîne que la Suisse fait partie des berceaux internationaux de la tech au même titre que la Silicon Valley. D’ailleurs c’est étrange toutes ces entreprises et tous ces professionnels réunis au même endroit: se pourrait-il que nous ayons des écoles que le monde nous envie et qui peuvent fournir toutes ces compétences ?

Et puis si Microsoft est le meilleur parce qu’il vend plus que les autres ou qu’il est plus utilisé que les autres: alors McDonald a sa place au guide Michelin !! Je ne m’énerve pas, je vous dis, j’explique!!

Vous le saviez peut-être déjà ?

Au final, la décision de l’Armée Suisse d’adopter Microsoft 365 est le signal de plus que pour avoir de la souveraineté numérique dans ce pays, il va falloir se bouger. Si cet article vous a fait sourire, il est probable que vous fassiez partie des gens qui peuvent bouger: alors c’est le moment de l’ouvrir et en grand! SwissLinux.Org, Société Numérique ou le Parti Pirate Vaudois sont aujourd’hui les derniers à avoir encore la volonté d’agir: soutenez, accompagnez, participez, battez-vous et surtout ne renoncez pas. Il est temps que la Suisse réfléchisse sérieusement à la manière dont elle souhaite s’engager dans l’avenir numérique, en mettant en avant ses atouts locaux et en préservant son indépendance technologique. La souveraineté numérique ne devrait pas être sacrifiée sur l’autel du simplisme et de la résignation. Ou pire de la publicité commerciale et des Fan boys…

Comment ça j’explique un peu trop fort !?

Il ne va pas s’énerver, non plus.

Un grand merci à Sébastien Piguet, avec qui ont a déjà partagé plus de dix ans de combat pour une meilleure éthique numérique et une vraie souveraineté citoyenne (dans et hors du numérique d’ailleurs).

Il m’a montré le post LinkedIn qu’il avait vu, et les commentaires qui l’accompagnait, qui m’ont bien énervé qui m’ont poussé à écrire. Il a fait que cet article voie le jour, l’a relu d’un oeil attentif et lui a apporté sa vision qui en font ce qu’il est.

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